En 1916, un directeur d’industrie française formalise quatorze principes censés structurer la gestion des organisations, au moment où la plupart des entreprises peinent à dépasser la gestion artisanale. Certains de ces principes, comme la centralisation ou la hiérarchie stricte, s’opposent frontalement aux pratiques managériales contemporaines prônant l’agilité.
Pourtant, plus d’un siècle plus tard, ces règles continuent de s’inviter dans les débats sur la gouvernance et l’efficacité collective. Malgré les évolutions économiques et technologiques, les préceptes de Fayol restent des références incontournables pour comprendre les dynamiques internes des entreprises.
Pourquoi les principes de Fayol ont marqué l’histoire du management
Au tournant du XXe siècle, Henri Fayol, ingénieur et dirigeant des mines de Saint-Étienne, vient bousculer l’univers du management. Là où Frederick Taylor se concentrait sur l’atelier, Fayol embrasse l’ensemble du bâtiment : direction, ateliers, services supports… Son objectif ? Apporter cohérence et méthode à la gestion collective, jusque-là trop souvent bricolée.
Les 14 principes de gestion qu’il pose servent de charpente. Division du travail, autorité, responsabilité, discipline, unité de commandement… Chaque pilier vise à organiser les rouages internes. Pour Fayol, il ne s’agit plus de s’en remettre au flair : la direction se pense, se transmet, se construit sur des règles claires et adaptables. Ce cadre donne naissance à une véritable professionnalisation de la fonction managériale, jusqu’alors largement empirique.
Ce qui frappe, c’est la portée universelle du modèle. Entreprise industrielle, administration publique, association… Tous peuvent s’approprier cette grille de lecture. Elle permet de cerner la coordination des équipes, de rendre visible la répartition des rôles, de doser la centralisation ou de stimuler l’initiative individuelle. Au fil des décennies, le vocabulaire de Fayol s’est imposé : unité de direction, esprit de corps, chaîne scalaire… Ces termes rythment encore les échanges chez les managers, dans les manuels ou lors des missions de conseil. Plus d’un siècle après, ces principes alimentent toujours la réflexion sur la gouvernance et la dynamique collective.
À quoi correspondent concrètement les 14 principes de Fayol ?
La méthode Fayol, c’est une mécanique d’une redoutable précision. D’abord, la division du travail : en spécialisant les tâches, on augmente la compétence et la productivité de chaque membre de l’équipe. L’autorité, assortie de la responsabilité, ne se délègue pas à la légère : le dirigeant doit assumer les choix et leurs conséquences. Quant à la discipline, elle veille au respect des règles et préserve l’équilibre collectif.
L’unité de commandement élimine tout flou : chaque collaborateur ne relève que d’un seul supérieur, pour éviter la cacophonie. L’unité de direction fixe une ligne claire : une stratégie, un objectif partagé. L’intérêt général doit toujours primer sur les intérêts personnels, pour que l’organisation reste solide face aux ambitions individuelles.
La rémunération, juste et équitable, joue un rôle moteur dans l’engagement. Quant à l’équilibre entre centralisation et décentralisation, il doit être ajusté selon la taille de la structure et les enjeux du moment. La chaîne scalaire, colonne vertébrale hiérarchique, structure la circulation de l’information.
Deux formes d’ordre guident l’organisation : matériel (à chaque chose sa place) et social (à chacun son poste adapté). L’équité bannit le favoritisme, la stabilité du personnel fidélise les équipes, l’initiative encourage l’innovation, et l’esprit de corps renforce la cohésion. Fayol dessine ainsi un management où rigueur, sens humain et performance se conjuguent.
Chaque principe décrypté : comprendre leur portée et leur utilité en entreprise
La division du travail donne de l’élan à l’efficacité collective. En affinant la spécialisation, on affine la maîtrise et on optimise l’utilisation des ressources. Mais sans associer l’autorité à la responsabilité, la structure vacille : diriger, c’est s’engager, distribuer les postes suppose d’en assumer les résultats.
Dans la vie quotidienne d’une organisation, la discipline garantit la stabilité du collectif. Des règles claires, une application suivie, voilà ce qui permet au groupe de tenir la distance. L’unité de commandement protège de la confusion : un collaborateur, un responsable. L’unité de direction tisse la cohérence d’action, pour que tout le monde rame dans la même direction.
La subordination de l’intérêt individuel à l’intérêt général constitue un garde-fou. Quand l’objectif commun s’impose, la structure gagne en robustesse. Une rémunération adaptée entretient la motivation, tandis que l’équilibre entre centralisation et décentralisation s’ajuste selon le contexte de l’entreprise.
Hiérarchie, ordre et cohésion
Voici comment ces principes s’appliquent concrètement dans la gestion quotidienne :
- La chaîne scalaire trace les lignes de communication, assurant que l’information circule de façon structurée entre les échelons.
- L’ordre matériel, qui consiste à placer chaque ressource au bon endroit, et l’ordre social, à affecter chaque personne à la mission qui lui correspond, garantissent l’efficacité des opérations.
- L’équité crée un climat de confiance, la stabilité du personnel consolide l’appartenance, l’initiative stimule l’engagement, et l’esprit de corps soude le collectif.
Au final, les principes de Fayol ne restent pas lettre morte : ils servent de boussole pour piloter et coordonner les organisations dans la durée.
Les enseignements de Fayol, toujours pertinents pour les managers d’aujourd’hui ?
La division du travail, héritée du taylorisme, conserve toute sa pertinence : clarifier les rôles et optimiser l’organisation des tâches permet à chacun de progresser tout en gardant la dynamique de groupe. L’unité de commandement, un chef par salarié, reste la règle d’or des structures hiérarchisées : trop d’interlocuteurs, et la cohérence s’évapore.
Le management actuel, même plus horizontal, ne fait pas table rase de ces repères. La discipline, respect des règles, ponctualité, investissement, reste la colonne vertébrale des collectifs. Quant à la chaîne scalaire, elle s’adapte : le réseau informel s’y ajoute, mais la logique de responsabilité demeure centrale.
La stabilité du personnel s’est raréfiée, mais les entreprises qui fidélisent leurs équipes récoltent l’expérience et la loyauté. Encourager l’initiative, cultiver l’esprit de corps : deux réponses à la volatilité et à la complexité grandissantes des organisations.
Pour illustrer la traduction concrète de ces principes, voici trois leviers majeurs :
- Équité : reconnaître les mérites sans tomber dans l’arbitraire.
- Ordre : aligner compétences, postes et timing pour fluidifier l’action.
- Rémunération : reconnaître l’engagement, cimenter la motivation.
Les principes d’Henri Fayol s’accommodent de l’époque : ils invitent à allier structure et adaptation, rigueur et agilité. Ils n’imposent pas le carcan, ils offrent la matière première pour façonner une organisation solide, capable d’avancer malgré les soubresauts du monde économique. Après tout, la modernité du management ne réside-t-elle pas dans l’art d’équilibrer héritage et innovation ?

